Entretien avec Boris MELMOUX-EUDE, directeur général de l’administration et de la fonction publique (DGAFP)
Attractivité, vieillissement démographique, bouleversements du marché du travail, déploiement de l’intelligence artificielle : les enjeux auxquels doit faire face la fonction publique ne manquent pas. Boris Melmoux-Eude, directeur général de l’administration et de la fonction publique (DGAFP), dresse un état des lieux et détaille la stratégie engagée et les objectifs fixés pour la décennie qui vient.
3 juil. 2026

Fin 2015, une vaste réforme avait été lancée par le gouvernement pour « transformer la DGAFP en véritable DRH de l’Etat ». Dix ans plus tard, où en est ce vent de modernisation RH au niveau de la fonction publique ?
La direction des ressources humaines de l’Etat, ce sont aujourd’hui quatre marqueurs : une stratégie, définie en 2017, qui se veut commune pour l’ensemble des ministères. Une gouvernance, à savoir la tenue d’une conférence stratégique avec chaque ministère, une fois par an, pour s’assurer de l’application de la stratégie mise en œuvre. Un pilotage d’un SI commun, RenoiRH (une solution informatique mutualisée en matière de gestion RH*) que tous les ministères ont vocation à rejoindre. Cet outil poursuit sa progression puisque nous allons y intégrer le ministère des Armées et une partie du ministère de l’Education nationale dans les prochaines années. Enfin, des politiques RH qui prennent en compte les spécificités de chaque ministère, ainsi pour l’encadrement supérieur ou encore pour l’harmonisation en matière de formation des agents de l’Etat.
La société française est en proie à plusieurs défis majeurs. Face à ces défis, comment la DGAFP se prépare-t-elle et entend-elle adapter la fonction publique ?
Toute l’histoire de la DGAFP est celle d’un modèle en perpétuel mouvement. Aujourd’hui, nous vivons une accélération des mutations de notre société. Le vieillissement de la population, les départs à la retraite des agents, les bouleversements du marché du travail avec de nouvelles aspirations des jeunes générations, le déploiement de l’intelligence artificielle, mais également l’évolution des besoins des citoyens, la transition environnementale et celle du modèle de société, vont profondément transformer la fonction publique dans la décennie qui vient. Tous ces enjeux exigent de se préparer à la fois pour conseiller nos autorités politiques et pour accompagner les services publics. C’est la raison pour laquelle nous avons élaboré un projet stratégique pour notre direction, baptisé « DGAFP 2030 – partenaire des services publics » en étroite concertation avec les agents et les acteurs de la communauté RH**. Il s’agit de positionner la DGAFP comme pilote des politiques RH de toute la fonction publique et de consolider sa place comme DRH de l’Etat.
Quels sont les enjeux auxquels les services publics sont aujourd’hui plus particulièrement confrontés ?
Nos enjeux portent tout particulièrement sur l’attractivité, le vieillissement démographique et le déploiement de l’intelligence artificielle. L’attractivité d’abord : nous nous devons de mieux nous faire connaître auprès des jeunes générations. La fonction publique recèle une grande variété de métiers, à nous de les présenter, de les rendre plus visibles, ce qui doit passer par une présence renforcée, notamment dans les collèges et les lycées. Toujours sur le sujet de l’attractivité, un autre enjeu est de mettre en avant les avantages de travailler dans la fonction publique : celui de l’impact direct sur la vie de nos concitoyens, celui moins connu de la diversité et donc de la possibilité de mobilité à l’intérieur même de la fonction publique. Des mécanismes permettent des promotions internes et l’exercice de plusieurs métiers tout au long d’une carrière avec des formations à la clé.
Bien sûr, l’enjeu des rémunérations n’est pas moindre. Des efforts ont été menés ces dernières années pour revaloriser les enseignants, les infirmiers, les policiers, mais aussi les cadres supérieurs. Enfin, il nous faut déconstruire certaines idées reçues, comme celle d’une fonction publique qui serait vieillotte alors qu’il est possible de s’y investir dans des projets innovants.
Un autre défi majeur que vous mentionnez est l’intelligence artificielle qui affecte les agents, leurs métiers, les usagers. Comment entendez-vous vous l’approprier sans la subir ?
Nous vivons une révolution technologique qui concerne l’ensemble de la société. Par définition, nous ne pouvons pas rester en dehors de cette révolution et nous devons donc accompagner cette profonde transformation en marche. Pour nous, si l’intelligence artificielle est appelée à modifier les métiers, elle s’avère aussi une opportunité pour améliorer les conditions de travail des agents et renforcer leurs compétences dans la mesure où ils doivent s’en servir pour ne pas rester à l’écart. L’IA permet de repositionner les agents sur des activités à valeur ajoutée et, in fine, d’améliorer la qualité du service public. C’est un gros chantier à mener et il en va de notre responsabilité. Des négociations avec les organisations syndicales ont été lancées à l’initiative du ministre des Comptes publics, David Amiel, notre démarche étant de construire une IA de confiance, éthique, respectueuse de l’environnement avec des dispositifs d’accompagnement et de formation de l’ensemble de nos agents.
Pour mener à bien les objectifs stratégiques fixés, votre méthodologie repose sur trois convictions, je vous cite : le dialogue avant d’agir et pour mieux comprendre, l’ouverture vers l’extérieur, la coopération pour être plus efficace.
Le dialogue est au cœur de l’ADN de la DGAFP. Ainsi, nous échangeons avec chacun des employeurs publics et nous entendons renforcer ce dialogue notamment avec l’hospitalière et la territoriale. Outre les employeurs des trois versants et les organisations syndicales, nous sommes ouverts vers l’extérieur, avec le monde de la recherche, celui des associations, avec la Préfon et d’autres encore. La DGAFP ne vit pas dans une tour d’ivoire, elle a besoin de s’enrichir d’autres visions pour répondre aux problématiques des agents et des employeurs.
Concernant la coopération, nous avons noué des partenariats au niveau international. En matière de services publics, la France a un positionnement très spécifique par rapport au reste de l’Europe. Pour autant, nous avons besoin de nous ouvrir à des partenaires au niveau européen et dans le cadre des échanges de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Par ailleurs, notre modèle de fonction publique intéresse d’autres pays et nous conduit à mener des coopérations comme avec ceux appelés à rejoindre l’Union européenne ou avec des partenaires de la francophonie.
Plus d’un an après avoir été nommé à la tête de la DGAFP, comment percevez-vous votre rôle ?
Mon rôle est d’embarquer un collectif très motivé avec moi au service d’un projet stratégique à long terme. Ce projet, c’est de faire en sorte d’attirer les jeunes générations vers les métiers publics et d’accompagner davantage encore nos agents afin que la fonction publique ait la capacité de remplir pleinement ses missions et soit toujours résiliente. Mon rôle consiste également à animer le collectif des employeurs publics et à établir une relation permanente avec notre écosystème. Plus que jamais, la direction générale de l’administration et de la fonction publique est placée au cœur de l’Etat avec la volonté de servir les agents publics et nos concitoyens.
* RenoiRH est un système d’information RH permettant d’assurer la gestion administrative et financière des agents publics.
** À l’occasion de ses 80 ans, la DGAFP a entamer le 9 octobre 2025 une nouvelle décennie sous le signe de la transformation : le projet stratégique « DGAFP 2030 » et le lancement d’une revue stratégique de la fonction publique à l’horizon 2035-2050.
Repères
La Direction générale de l’administration et de la fonction publique (DGAFP) marche sur deux jambes, indique son directeur général Boris Melmoux-Eude : «La première, c’est la fonction publique qui définit le cadre général en matière RH pour les agents dans les trois versants de la fonction publique. La seconde, c’est la DRH de l’Etat qui fixe la politique de recrutement, de fidélisation pour l’ensemble des agents publics de l’Etat en lien avec les différents ministères.»
Ainsi, la DGAFP veille-t-elle à la cohérence, la simplicité, la lisibilité et l’accessibilité du droit commun applicable aux 5,9 millions d’agents publics, et assume, en tant que DRH de l’Etat, son rôle de pilote de la politique RH et de prestataire de services pour les employeurs ministériels.
