L’épargne des Français face à la crise : « Il y a un intérêt collectif à financer l’économie sur un temps long»

On le sait désormais : à crise sanitaire inédite, épargne exceptionnelle. Mais ce record profite-t-il à tous, de quelle manière ce surplus d’économies est-il placé et n’est-ce pas le bon moment pour stimuler l’épargne-retraite ? Directeur des statistiques monétaires et financières à la Banque de France, François Mouriaux analyse les conséquences du Covid-19 sur la tirelire des Français.

Tous les journaux s’en sont fait l’écho ce printemps : la crise a fait bondir l’épargne des Français. Sommes-nous vraiment dans une envolée marquante ?

L’année 2020 a, en effet, été une année sans précédent avec des flux nets de placements évalués à 205 milliards d’euros. C’est un record historique comparé aux transferts d’épargne précédents, à savoir 130 milliards d’euros en 2019 et une moyenne de 94 milliards d’euros sur toute la dernière décennie. Comparé au rythme d’épargne normal, le surplus était évalué à 157 milliards d’euros fin juin. Mais la France n’est pas la seule : toute l’Europe affiche des taux d’épargne à la hausse, de + 15,5 % pour l’Espagne jusqu’à + 25,1 % en Allemagne, la France se situant dans le peloton de tête avec + 21,7 %.

Tous les Français sont-ils concernés ?

S’il faut attendre les résultats de l’enquête triennale INSEE-Banque de France « histoire de vie et patrimoine » en 2023 pour avoir une idée plus précise de la proportion de Français concernés, la génération d’un surplus d’épargne concerne un très grand nombre de ménages. L’explication en est assez simple : d’un côté des revenus pour partie préservés pour une majorité de Français (chômage partiel, fonds de solidarité…) et de l’autre, des dépenses empêchées par le confinement. Néanmoins, le taux d’épargne étant croissant avec le niveau de revenu – ceci est observé de longue date - le surplus dégagé devrait lui aussi croître avec le revenu.

Mais ces dépenses sont-elles définitivement abandonnées ou juste reportées ?

C’est toute la question, intimement liée à celle de la confiance en une situation sanitaire meilleure. Le fait qu’avec des dépôts supplémentaires de près de 96 milliards d’euros, les comptes courants s’affichent parmi les premiers bénéficiaires de ce surplus montre que les ménages se laissent une marge de liberté pour, soit consommer, soit placer. L’engouement pareillement rencontré par les livrets réglementés (LDD, PEL, CEL…) - plus de 42 milliards d’euros collectés dont les deux tiers au profit du seul Livret A - plaide en faveur de cette même analyse.

À l’heure où la France active son plan de relance économique, la réorientation de ces économies « dormantes » ne constitue-t-elle pas un enjeu majeur susceptible d’appeler des dispositifs en faveur de placements à long terme, tel l’épargne-retraite par exemple ?

S’il y a bien un intérêt collectif à financer l’économie sur un temps long, on ne saurait évidemment développer d’action coercitive en la matière, l’épargnant assumant seul la responsabilité de ses choix. Néanmoins, la diversité des supports existants offre déjà un panel très attractif en fonction des objectifs de chacun avec, outre l’épargne réglementée accessible au plus grand nombre, l’assurance vie en unités de compte, les OPC de toute nature, les plans d’épargne d’entreprise ou encore l’épargne retraite volontaire. Plus vite la confiance reviendra, plus les probabilités sont fortes d’y voir donc cette épargne affectée.